"Nous sommes une bombe à retardement. Enclenchez-la et vous verrez", prévient Marco Taboada en agitant sa masse et en chiquant ses feuilles de coca, enfoncé dans les entrailles de la montagne Cerro Rico du Potosi, dans le sud-ouest du pays.
Agé de 23 ans, il fait partie de ces quelque 60.000 mineurs indépendants regroupés en petites coopératives, qui ont soutenu Evo Morales en 2005. "Nous n'avons pas vraiment de vie (...) Si nous montions là-bas (à La Paz, la capitale), nous pourrions tuer la police toute entière avec de la dynamite!"
Et ce n'est pas une menace en l'air. En octobre 2006, les "coopérativistes" ont voulu s'emparer d'une partie de l'étain de la riche mine de Huanuni gérée par l'Etat. Les mineurs des deux camps se sont affrontés, et dynamite et balles ont fait 16 morts.
En février encore, quand le président Morales a voulu relever les taxes sur les importations minières, plus de 20.000 indépendants ont convergé sur La Paz, faisant exploser de la dynamite dans les rues du centre-ville. Le gouvernement a gelé les taxes et promis d'investir 20 millions de dollars (14,8 millions d'euros) dans la modernisation des coopératives largement obsolètes. Le président n'a cependant pas complètement renoncé. Les indépendants "doivent comprendre que chacun doit payer sa part", estime à l'Associated Press le ministre des Mines, Alberto Echazu.
Car si la Bolivie est le quatrième producteur d'étain du monde et possède d'importants gisements d'argent et de zinc, elle n'a récupéré que 5% de la richesse ainsi produite l'an dernier, alors que les cours de ces matières premières ont explosé.
Mais les coopératives n'entendent pas rogner sur leurs bénéfices et les affronter n'est pas aussi simple que de prendre le contrôle d'exploitations étrangères, comme celles du géant suisse Glencore en février. Les coopératives produisent en effet à peu près un tiers du minerai national et emploient plus de 80% des mineurs. "Les gouvernements croient à chaque fois qu'ils peuvent utiliser les coopératives à leurs propres fins, mais ce sont toujours les coopératives qui finissent par utiliser le gouvernement", lâche Jorge Lema Patino, spécialiste du secteur minier.
L'histoire des coopératives explique aussi leur pouvoir, leur aura et leur méfiance vis-à-vis de l'Etat, car elles sont issues du krach minier du milieu des années 1980, quand l'entreprise d'Etat, la Comibol, a licencié quelque 27.000 mineurs. Beaucoup se sont alors associés pour continuer l'exploitation des mines fermées, avec les moyens du bord. "En Bolivie, l'histoire démontre que l'Etat ne sait pas gérer sa propriété", assène Antonio Pardo, directeur de la sécurité à la Fédération nationale des coopératives minières. "S'ils veulent la bagarre, ils l'auront, parce que nous nous battons pour notre gagne-pain et qu'ils se battent pour la fortune."
Théoriquement, depuis la révolution de 1952, l'Etat contrôle l'industrie minière, la Comibol attribuant des concessions aux coopératives et compagnies étrangères, mais Evo Morales aimerait bien qu'il en soit de même dans la pratique et tente de faire plier les coopératives. Plus audacieux que ses prédécesseurs, il prépare, selon le ministre des Mines, une loi qui leur imposerait des normes de sécurité et un meilleur traitement des mineurs.
Ceux-ci travaillent souvent dans des conditions déplorables, au marteau et au burin, sortant le minerai dans brouettes tandis que des adolescents se faufilent dans les veines étroites, respirant parfois l'amiante à pleins poumons. La plupart des coopératives paient le minimum et traitent leurs employés comme des esclaves, dénonce le président Morales.
On ne compte plus les blessés et les morts, mais les mineurs, eux, voient que leurs salaires ont grimpé l'an dernier, pour atteindre 9 à 20 dollars (6,6 à 14,8 euros) par jour. Alors ils s'accrochent à leur travail car dans le pays le plus pauvre d'Amérique du Sud, il est précieux.