Lundi, la victoire, vite contestée tant par l'opposition que par la communauté internationale, a été attribuée à Umaru Yar'Adua, considéré comme la marionnette du président sortant, Olusegun Obasanjo. Lequel avait tenté, en vain, de modifier la Constitution pour briguer un troisième mandat. Mais lorsque M. Yar'Adua prendra ses fonctions le 29 mai, si c'est le cas, rien n'aura changé pour les Nigérians, qui n'ont toujours vu aucune amélioration liée à la démocratie.
Ils n'ont ni le temps ni l'énergie pour manifester en masse ou dénoncer la corruption, trop occupés à survivre et à lutter chaque jour. Aucun Vaclav Havel, aucun Nelson Mandela n'émerge en leur sein. Conditionnés par des années de dictature militaire, ils restent marqués par une époque où la moindre déviance était réprimée.
Les forces de sécurité sont aussi corrompues, mal entraînées, et ont la gâchette aussi facile qu'avant. La police mobile est surnommée "Kill and Go" ("On tue et on part"), les agents de la circulation "Fièvre jaune"... La violence de divers foyers d'affrontement ethniques ou religieux a fait 15.000 morts depuis 1999.
"Les gens n'arrivent pas à croire que ce qu'ils ressentent a une importance", explique Anyakwee Nsirmovu, avocat spécialiste des droits de l'Homme. "Je ne m'attends pas à ce qu'ils descendent manifester dans les rues. Ils ont peur pour leur vie."
Les conséquences vont au-delà du Nigeria. Avec 140 millions d'habitants, le pays est le plus peuplé du continent noir, son principal producteur de pétrole, et un poids lourd militaire et diplomatique.
Le Nigeria a toujours eu un rôle-phare: il a contribué à isoler le régime sud-africain du temps de l'apartheid et envoyé ses soldats de la paix s'interposer dans les sanglantes guerres civiles d'Afrique de l'Ouest. Et, estiment les Africains, lorsque le Nigeria réussira à se défaire de sa corruption endémique et à exploiter son immense potentiel, cela constituera un tournant décisif pour le développement démocratique du continent dans son ensemble.
En 1999, l'élection de M. Obasanjo était censée lancer ce processus et rendre le pouvoir non seulement aux civils mais au peuple, en mettant fin à 15 ans de régimes militaires.
Olusegun Obasanjo, lui-même à la tête d'une junte dans les années 70, avait à son crédit d'avoir été le seul à avoir rendu le pouvoir aux civils, certes brièvement. Depuis 1999, il a débarrassé le pays de dizaines de milliards de dollars de dettes, et renforcé le rôle du Nigeria comme faiseur de paix de l'Afrique, au Liberia notamment. Il a libéralisé une économie moribonde et jugulé une inflation qui flirtait avec les 400%.
Mais après trois scrutins, le dernier chaque fois plus frauduleux et chaotique que le précédent selon l'opposition, les Nigérians ne constatent dans leur quotidien aucune amélioration liée au retour de la démocratie à la mode nigériane.
Le seul progrès notable, c'est le portable: quatre réseaux privés de téléphonie mobile -dont un seul nigérian-se partagent désormais l'immense marché. Une réussite liée à la totale défaillance du réseau téléphonique terrestre, géré par le gouvernement...
Comme les infrastructures basiques: routes, écoles et réseau électrique se sont tous dégradés ces neuf dernières années, affirment les Nigérians. Et malgré les proclamations tonitruantes de M. Obasanjo contre la corruption, les officiels continuent de piller allègrement les coffres de l'Etat. Dans le même temps, l'illettrisme et le chômage ont augmenté, ainsi que le découragement.
Bien que le président de la Commission électorale Maurice Iwu garantisse le contraire, se contentant de reconnaître quelques petits ratés, tant l'opposition que les observateurs, internationaux ou locaux considèrent eux que le scrutin présidentiel a été frauduleux.
Samedi, à l'issue de la journée électorale, Maurice Iwu a assuré ses compatriotes que ce vote signifiait un avenir radieux pour le pays, et le soleil, inhabituel pour la saison, que Dieu veillait sur lui. Quelques heures plus tard, la pluie s'est remise à tomber sur le Nigeria.