Devant le comité des ressources humaines qui étudie le projet de loi présenté par le Bloc québécois, le ministre Blackburn a dressé mardi un tableau sombre, allant jusqu'à affirmer que la mesure "risque de mettre en péril l'économie" à cause de "graves perturbations" à prévoir dans des secteurs clés.
"Nous risquons de mettre en péril l'économie si nous modifions la loi actuelle selon ce qui est proposé dans le projet de loi", a fait valoir M. Blackburn.
"Si on arrête les banques d'opérer, si on arrête la bourse d'opérer, le transport aérien d'opérer; avez-vous pensé à l'impact sur l'économie canadienne? Tout le pays est paralysé", a-t-il illustré.
Le ministre reprend ainsi des arguments avancés, au cours des derniers jours, par les représentants du milieu des affaires, qui sont aux abois depuis l'adoption du projet de loi en deuxième lecture.
Pour stopper l'adoption de la mesure, les milieux bancaires, des télécommunications et du transport ainsi que les groupes défendant leurs intérêts se sont lancés dans une opération d'intenses pressions auprès des députés fédéraux, en plus de multiplier les communiqués de presse et les annonces dans certains médias écrits.
L'opposition et les syndicats ont dénoncé le ton "alarmiste" du ministre, citant à l'appui les exemples du Québec et de la Colombie-Britannique où des lois similaires sont en place.
Quant aux banques, que le ministre prend souvent en exemple, les employés syndiqués ne représentent que le quart d'un pour cent de la main-d'oeuvre de ce secteur, a précisé le président du Conseil du travail du Canada, Ken Georgetti, taillant en pièces les arguments de M. Blackburn.
"J'ai entendu tous ces arguments et cette démesure lors du débat en Colombie-Britannique et rien ne s'est finalement produit", a fait observer M. Georgetti.
La bloquiste Carole Lavallée a invité le ministre à faire preuve d'un peu plus de retenue. "C'est étonnant de la bouche d'un ministre fédéral, il devrait avoir des propos plus mesurés, a-t-elle noté. Au Québec, on en a une loi antibriseurs de grève depuis 30 ans et on voit bien que ce n'est pas le chaos économique, que ce n'est pas la paralysie totale, comme le dit le ministre."
Le projet de loi proposé vise à interdire l'utilisation de travailleurs de remplacement lors de grève ou de lock-out dans les secteurs régis par le Code du travail fédéral, qui englobe environ un million d'employés, syndiqués et non syndiqués. Il toucherait les syndiqués qui oeuvrent dans les banques, les entreprises de télécommunications ainsi que ceux qui travaillent dans les domaines du transport (transport aérien, ferroviaire ou employés portuaires).
Depuis 1990, le Bloc québécois a présenté pas moins de 10 mesures législatives sur cette question, sans succès. Mais l'arrivée du Parti libéral du Canada (PLC) dans l'opposition a modifié la donne. Lors du vote en deuxième lecture, à la fin du mois d'octobre, une forte majorité de libéraux ont donc appuyé le projet de loi, après la campagne de sensibilisation menée par leur collègue Denis Coderre.
La volte-face des libéraux permet maintenant d'entrevoir l'adoption du projet de loi aux Communes, qui devra par la suite passer le test du Sénat.
Mardi, le ministre Blackburn a fait un appel direct au nouveau chef de l'Opposition officielle, Stéphane Dion. "Je fais appel au leadership du nouveau chef pour ramener les choses à l'ordre. La récréation est finie", a lâché le ministre.
Au bureau de M. Dion, on indique qu'aucune décision n'a encore été prise et que le chef doit avoir une discussion avec M. Coderre sous peu, où le sujet devrait être abordé.
Pour calmer un peu le jeu, M. Coderre a tenu à préciser qu'il veut s'assurer que le projet de loi ait des dispositions qui permettront de maintenir les services essentiels.
Mais le ministre du Travail estime qu'il est impossible d'amender ou d'ajouter au projet de loi pour protéger les services essentiels, étant donné l'ampleur des secteurs touchés; ou encore de créer un conseil des services essentiels sans devoir reprendre à la case départ avec un nouveau projet de loi.
"Lorsqu'on regarde pour le faire, c'est comme si c'est impossible. Il faut rejeter le projet de loi et recommencer à zéro", a soutenu M. Blackburn.