Il a tout de suite annoncé la couleur: "L'un de mes premiers actes de Premier ministre sera de rétablir le pouvoir du Parlement afin de rétablir la confiance dans la démocratie britannique", a dit ce travailliste considéré comme plus orthodoxe que Tony Blair, qui devrait prendre la tête d'un New Labour devancé par le Parti conservateur dans les sondages depuis plus d'un an.
"Je vais écouter et je vais apprendre. Je m'efforcerai de répondre aux aspirations du peuple. Je veux diriger un gouvernement suffisamment humble pour connaître sa place, celle où je m'efforcerai toujours d'être, c'est-à-dire du côté du peuple", a promis l'artisan du redressement économique du pays.
Ayant l'avantage sur Tony Blair de ne pas être tenu pour responsable de la participation du Royaume-Uni à la très impopulaire guerre en Irak, Gordon Brown a "adm(is) que des erreurs ont été faites" et ajouté qu'il se rendrait sur place au cours d'une tournée au Proche-Orient dans les prochaines semaines. Il a affirmé que Londres "respecterait (ses) obligations envers le peuple irakien, dans le cadre de la résolution des Nations unies, pour promouvoir la démocratie". Et d'annoncer une inflexion "dans les prochains mois": "Nous devons nous concentrer davantage sur la réconciliation politique en Irak, (...) sur le développement économique".
"Il possède une rare et assez extraordinaire compétence, un formidable talent à mettre au service de notre pays", a dit de lui Tony Blair vendredi. La tradition britannique veut que le chef du parti majoritaire à la Chambre des communes dirige également le gouvernement, et le chancelier de l'Echiquier ne devrait pas rencontrer d'opposition à son ascension. "Il a montré dans sa gestion exemplaire de l'économie (...) qu'il avait la force, le jugement et l'expérience qui font un grand Premier ministre", a insisté le chef sortant de l'exécutif.
De deux ans son aîné, Gordon Brown ne fait pourtant pas l'unanimité. La froideur et le sérieux de cet Ecossais de 56 ans, au visage long, aux sourcils épais et à la chevelure poivre et sel, en contraste total avec l'éternel sourire charmeur de Tony Blair, en déroutent plus d'un. L'ancien ministre Charles Clarke lui reproche sa "dureté stalinienne" et d'avoir rabaissé ses collègues.
"Je ne pense pas que l'on voie le vrai Brown avant les élections générales", lâche de son côté Anthony Seldon, biographe, qui a suivi les alliés et néanmoins rivaux Blair et Brown. Dans ce scrutin, qui ne devrait pas avoir lieu avant 2009, le grand argentier devrait affronter le jeune chef du Parti conservateur (Tory) David Cameron, parfois comparé au jeune et charismatique Tony Blair des débuts.
MM. Blair et Brown sont devenus députés ensemble en 1983, ont partagé le même bureau et songé tous deux à briguer la direction du Labour à la mort de son chef John Smith en 1994.
La légende veut qu'ils aient pactisé dans un restaurant de Londres: Tony Blair prendrait la tête du parti et Gordon Brown les Finances pendant six ans, après quoi le Premier ministre lui laisserait la place. Mais les années ont passé et Tony Blair a conduit le New Labour à trois victoires électorales et les journaux britanniques ont rapporté d'innombrables disputes entre les deux hommes. M. Blair était ainsi initialement favorable au passage à l'euro, mais M. Brown a posé de telles conditions que le chef du gouvernement a renoncé.
"Je pense que les gens, quand ils se retourneront sur ce partenariat et cette relation entre le Premier ministre et moi, diront 'C'est complètement unique. On a eu un chancelier et un Premier ministre qui ont travaillé ensemble"', déclarait récemment M. Brown. Une fois aux Finances, il a tenu la promesse du Labour de geler le taux d'imposition sur le revenu et d'augmenter la dépense publique; il a également accordé son indépendance à la Banque d'Angleterre, osant lui confier le contrôle des taux d'intérêt.
Le lancement de sa campagne électorale s'inscrit dans la suite logique des événements puisqu'il a eu la vocation politique dès l'âge de 12 ans. Fils d'un pasteur de l'Eglise d'Ecosse, titulaire d'un doctorat de l'université d'Edimbourg, il a exploré les liens entre le Labour et les syndicats écossais pour sa thèse. En ce qui concerne les liens transatlantiques, on le dit proche des démocrates mais le président George W. Bush voit en lui un "interlocuteur facile et qui pense bien".
Dans les milieux d'affaires, l'accession de Gordon Brown aux plus hautes responsabilités suscite quelques inquiétudes et l'on espère qu'il réduira les impôts et simplifiera les démarches administratives. Le futur Premier ministre devra aussi composer avec les syndicats qui l'attendent sur des dossiers délicats.