Vraisemblablement armés, comme le laisse deviner un renflement sous leur tenue, ces nouveaux venus, surnommés localement les "nouveaux visages", sont en fait des policiers en civil envoyés par Belgrade, selon des responsables de la sécurité locale.
Leur présence souligne la détermination de la Serbie à défendre une enclave représentant 15% du Kosovo qui reste sous le contrôle direct de Belgrade bien que les bombardements aériens de l'OTAN aient chassé ses troupes de la province en 1999.
A Kosovska Mitrovica, la rivière Ibar fait office de frontière naturelle entre le nord de la ville à forte majorité serbe et le sud presque exclusivement peuplé d'albanophones. Si des violences éclatent après la déclaration d'indépendance, comme certains le craignent, le pont reliant les deux parties de la ville pourrait devenir une zone majeure d'affrontements.
Malgré près d'une décennie d'administration onusienne au Kosovo et la présence de la force de l'OTAN (KFOR), la deuxième ville de la province avec ses 100.000 habitants reste divisée en deux camps hostiles et sujette aux tensions.
"Si les Albanais décident de franchir le pont en masse dans l'euphorie de leur indépendance, nous les attendrons. Il y a aura un bain de sang", avertit Milos, un jeune Serbe, en montrant l'extrémité du pont où des soldats français de la KFOR sont en faction à un point de contrôle. Théâtre d'affrontements entre les deux camps depuis 1999, ce point de passage est devenu un symbole de l'échec international à réconcilier les deux communautés.
Les deux millions d'habitants du Kosovo sont à 90% albanais de souche, et la minorité serbe, concentrée principalement dans le nord, a menacé à plusieurs reprises de faire sécession dans les zones qu'elle domine si la province accède à l'indépendance. Les Serbes ont été confrontés à des représailles après la guerre et leurs enclaves et églises orthodoxes ont été prises pour cible en mars 2004 lors d'émeutes qui ont fait 19 morts.
Avant l'arrivée des hommes en survêtement noir il y a quelques semaines, Milos était un des "gardes du pont" qui surveillaient l'ouvrage 24h/24h pour prévenir toute infiltration d'Albanais dans le nord de la ville.
Observant le pont depuis le café "Dolce Vita" situé à proximité, lui et d'autres Serbes se disent prêts à gâcher la fête préparée par les albanophones pour l'indépendance. "Leur Etat indépendant s'arrête ici, devant le 'Dolce Vita"', déclare Mladen Cvetic, 31 ans, sous une affiche où l'on peut lire "Kosovo indépendant, pas question".
"Je ne m'attends pas à des violences", précise-t-il. "Il y a aura beaucoup de provocations au sud, comme des coups de feu de célébration et des feux d'artifice, mais c'est tout. Les Albanais vont tenter de se comporter du mieux possible pour montrer au monde qu'ils méritent l'indépendance."
Les Serbes de Kosovska s'aventurent rarement dans les quartiers sud, alors que quelques centaines d'albanophones vivent encore dans le nord de la ville, principalement dans des bidonvilles isolés le long de l'Ibar.
"J'espère retourner chez moi après l'indépendance du Kosovo", explique Hilmi Beqiri, un albanophone chassé de son appartement situé à quelques encablures du quartier insalubre de "Bosnjacka Mahala" où il vit aujourd'hui, dans une maison incendiée par les Serbes en 2000.
Les "nouveaux visages", qui refusent toute interview, ont été déployés en violation apparente de la résolution de l'ONU ayant mis fin à la guerre de 1998-99, selon laquelle "plusieurs centaines" de membres des forces de sécurité serbes peuvent être envoyés au Kosovo pour y protéger les intérêts serbes, mais seulement à la demande explicite de l'OTAN. La KFOR semble toutefois les ignorer à Kosovska comme dans d'autres enclaves serbes où ils sont présents en petits nombres depuis 2000.